Le danger d’un endettement public irresponsable

 

En présentant notre dette publique comme soutenable, car ne représentant que 34% du PIB du Cameroun, les propos du ministre des Finances sont très préoccupants, car ils montrent qu’il n’a pas pris toute la mesure du problème de l’endettement public et de ses effets néfastes. Il n’y a pas un niveau, en termes de pourcentage du PIB, où la dette publique d’un pays est acceptable ou insoutenable. Selon la structuration de l’économie d’un pays et les caractéristiques de sa dette publique, celle-ci peut être insoutenable à 20% voire à 10% ou moins, le poids de la dette en pourcentage du PIB est simplement un indicateur commode que les économistes utilisent pour la mesurer ou en rendre compte. Le Japon a bien une dette publique qui dépasse 100% de son PIB, mais celle-ci étant en yen et détenue par les japonais ne pose pas de problèmes aussi préoccupants que si elle était détenue en devises par des créanciers étrangers. En effet, le remboursement de la dette japonaise par l’Etat resterait neutre du point de vue de la collectivité, l’argent passerait de l’agent économique public (Etat) aux agents privés. Ceux-ci réutiliseraient les ressources ainsi disponibles à faire tourner l’économie par l’investissement ou la consommation.

A l’opposé du Japon, l’expérience récente de la Grèce est une illustration des effets d’une dette publique contractée auprès des marchés financiers, des créanciers externes, au nombre desquels les fonds de pensions américains, dont les exigences de remboursement ont soumis le pays à une cure de cheval, dont  les Grecs ne sont pas près d’oublier les sinistres effets : appauvrissement collectif par les pertes d’emplois ou la baisse des salaires et, conséquemment, du pouvoir d’achat, les fermetures d’entreprises, etc.

A cet effet, si de nombreux observateurs avisés de l’économie camerounaise, y compris le FMI, s’inquiètent du niveau de notre dette publique, ce n’est pas par hasard. C’est en raison de ces caractéristiques : sa forte composante étrangère, en devises, des taux d’intérêt élevés et une maturité relativement courte. L’économie ce sont les chiffres et les faits, avec des liens de causalité sur différentes fonctions sociétales : la capacité à créer la richesse et à la répartir de manière inclusive, de manière à assurer la stabilité politique et sociale. Dans le cas inverse, la faible croissance, une répartition inique des richesses contribuant au creusement des inégalités, à l’accumulation des frustrations qui alimentent l’instabilité politique et sociale. Pourquoi la dette publique camerounaise est un cocktail inquiétant et dangereux ? Le lecteur va le comprendre aisément.

D’abord pourquoi on s’endette ?

Toute dette entraîne des charges d’intérêt, que l’on doit payer en sus du remboursement du principal. Le danger n’est pas tant dans le principe de l’endettement public, mais davantage dans l’accumulation de dettes improductives, qui financent des projets non viables, incapables d’en assurer le remboursement. Des gouvernants qui le font créent une hypothèque sur l’avenir des générations futures, dont ils compromettent la qualité de la vie.

Bien entendu quand il s’agit de financer une infrastructure qui profite aux générations présentes et futures, c’est autre chose ; encore qu’il y ait toujours des façons différentes et moins coûteuses de le faire quand on se donne la peine d’y réfléchir. La gâchette facile pour tirer sur la dette ne participe pas d’une gouvernance avisée des affaires publiques.

L’origine de la crise économique des années 80

La crise économique des années 80 a essentiellement pour origine une accumulation de dettes improductives, qui servirent à financer des projets non rentables qui avaient été initiés quelques années auparavant, dans le cadre d’un modèle économique où l’Etat-providence faisait la pluie et le beau temps : investisseur, régulateur du marché des facteurs et des produits, au mépris des règles d’efficience du marché. Garant en dernier ressort de ces dettes, l’Etat se trouva dans l’obligation d’en assurer le remboursement face à l’insolvabilité des entreprises qu’elles avaient contribué à financer, les fameux éléphants blancs. Au même moment, les recettes de l’Etat se contractèrent, à cause d’un retournement de conjoncture du cours de nos matières premières d’exportation. Il s’ensuivit le cycle classique des événements suivants qui conduisirent à la crise : difficultés de trésorerie entraînant le défaut de paiement des créances locales et étrangères ; crise d’insolvabilité de l’Etat entraînant une crise de confiance des créanciers (banques et autres prêteurs notamment étrangers) ; crise du secteur bancaire ; blocage des concours bancaires à l’économie ; contraction de l’activité économique, c’est-à-dire récession. Il en résulta une perte graduelle d’autonomie, une dépendance accrue du pays vis-à-vis des créanciers externes et, enfin, une hypothèque sur la croissance et le bien-être des futures générations.

Cette situation sera la cause d’une vingtaine d’années d’ajustement structurel, sous la houlette des institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale), pendant lesquelles les populations, comme dans le cas récent de la Grèce, ont vécu de véritables drames : fermetures d’entreprises, perte massive d’emplois, réduction drastique des salaires des fonctionnaires, etc. Nombre de nos familles se souviennent de cette période comme des années noires marquées par la souffrance et la paupérisation, au cours desquelles furent brisés de nombreux rêves d’une vie heureuse, alors que s’évanouissaient des projets d’une éducation des enfants, quand certains parents, démoralisés, n’y perdirent pas simplement la vie.

Des dirigeants responsables se seraient dit : plus jamais cela !

Pour de nombreux compatriotes, ce sont des années de cauchemar, dont le souvenir reste refoulé au fond d’eux-mêmes dans une grande tristesse. Ils n’auraient jamais pensé revoir le FMI de leur vivant, dix ans à peine après l’atteinte du point d’achèvement en 2006. En effet, l’initiative des pays pauvres très endettés, l’un des volets de l’ajustement structurel, avait permis l’annulation d’une partie substantielle de notre dette publique externe. Or, à peine annulée la dette, la pompe de l’endettement fut réamorcée avec une surprenante accélération, comme si l’on n’avait tiré aucun enseignement de la période antérieure d’ajustement, et notamment des souffrances des populations.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, c’est la réapparition de ce scénario catastrophe qui inquiète les observateurs avisés de notre économie, tel qu’illustré par des dettes finançant de nouveau des éléphants blancs, parmi lesquels entre autres: les Tracteurs d’Ebolowa ; l’usine de manioc de Sangmélima (sans manioc) ; les abattoirs de volaille à Bafang (sans volaille) ; le barrage hydroélectrique de Mekin au coût exorbitant, six fois supérieur aux normes de l’industrie; le port de Kribi justifié par les projets miniers, tous en veilleuse, alors même qu’agonise le Chantier naval et industriel du Cameroun, autrefois présenté comme le fleuron de l’industrie camerounaise, dans le cadre duquel un yard pétrolier fut construit au port de Limbe.

Des entreprises publiques qui détruisent la richesse collective…

Paradoxalement, en marge de ces éléphants blancs, moult entreprises publiques à caractère industriel et commercial – à l’instar de CAMTEL, SONARA, SEMRY, etc. - continuent de recevoir des subventions publiques, sans perspectives de redressement, dans le cadre de dispositif opaque de leur gestion et de leur surveillance.

Différentes études montrent « qu’une grande part des subventions et transferts bénéficient aux entreprises publiques et établissements publics administratifs, dont les performances financières se sont dégradées entraînant des risques budgétaires élevés ». Ces études révèlent notamment que, au cours de la période 2010 à 2015, les résultats nets des entreprises à participation publique minoritaire sont positifs, tandis qu’au contraire ceux des entreprises à capitaux entièrement ou majoritairement publics sont déficitaires. L’endettement total de ces entreprises représentait 12% du PIB en 2015.

Destructrices de valeur et sources d’appauvrissement pour la collectivité, piètres contribuables, vivant de subventions et aggravant les engagements de l’Etat, les entreprises publiques sont des facteurs d’aggravation des déséquilibres financiers et économiques de notre pays. Elles ne parviennent pas à opérer la mutation profonde imposée par un monde ouvert et concurrentiel, de manière à sortir de cette logique de rentière administrative pour devenir des entreprises de production, capables de se projeter, d’innover et de participer à la création de valeur dans tous les domaines.

Ces évolutions sont favorisées par l’absence d’un cadre de gestion des entreprises publiques axé sur la performance, sous-tendu de manière cohérente par des processus transparents de sélection, d’évaluation systématique et méthodique de leurs dirigeants. Un tel cadre viserait à encourager leurs dirigeants à utiliser les ressources de manière efficiente, à développer leurs capacités stratégiques pour affronter les turbulences d’un environnement de plus en plus exigeant, de sorte à maintenir durablement la compétitivité de ces entreprises.

Accélération de la dette et incidence néfaste de la charge d’intérêts

De plus, ce qui aggrave l’inquiétude, outre le volume des dettes improductives, c’est son accélération.  Le meilleur indicateur de ce phénomène est le niveau des charges d’intérêt. Les intérêts annuels sur la dette publique sont passés en dix ans, de 2007 à 2016, de 45 milliards FCFA à 245 milliards FCFA.  Leur valeur a ainsi été multipliée par plus de cinq fois. Pour que le lecteur en saisisse mieux l’effet, le budget du Cameroun d’environ 4500 milliards FCFA est ponctionné annuellement de 245 milliards FCFA (soit environ 5,5% de sa valeur) pour payer les intérêts de la dette publique, hors principal. Ce montant représenterait des hôpitaux de référence pour chaque région du pays, accompagnés de plusieurs unités de santé spécialisées pour la prise en charge de différentes pathologies. Par exemple, une partie de cet argent pourrait même être consacrée à la formation des médecins généralistes ou spécialistes et à la recherche médicale. Il peut dès lors comprendre pourquoi il est judicieux de développer des moyens alternatifs d’acquisition et de financement des biens et services publics, notamment des infrastructures, en réduisant le coût des infrastructures par leur meilleure planification, par le recours aux appels à concurrence dans le processus de sélection des intervenants, et en privilégiant autant que possible leur financement par l’épargne intérieure.

Nos dirigeants tentent généralement de justifier cette envolée de la dette par une augmentation du budget d’investissement pour le financement des infrastructures. A ce sujet, une étude récente de la Banque mondiale souligne que « …l’augmentation considérable du budget d’investissement public n’a pas amélioré la qualité globale des infrastructures ». Elle relève en même temps des phénomènes d’inefficacité du système de gestion de ces projets qui contribue à l’accumulation de délais considérables dans leur livraison (des délais qui passent de 3 à 4 ans initialement prévus à 7 à 10 ans), de surenchérissement du coût des infrastructures  publiques (2 à 6 fois comparés aux projets similaires dans des pays de niveau de développement comparable), ainsi que la déperdition des ressources allouées à des fins autres que celles liées à l’accumulation du stock de capital.

Taux d’intérêt et perception du risque-pays

Plus le prêteur perçoit l’emprunteur comme un agent à risque, plus il tend à élever le taux d’intérêt. Le lecteur notera que l’emprunt d’environ 900 millions dollars US que le Cameroun a obtenu il y a quelques années sur le marché financier international comportait un taux d’intérêt de l’ordre de 10%, l’Arabie saoudite presque à la même période obtenait sur les mêmes marchés plus de trois fois ce montant pour environ 2% de taux d’intérêt ; l’écart entre les taux d’intérêt – huit points - indique la différence d’appréciation du risque-pays que les marchés ont des deux pays. Dans un pays perçu comme un risque élevé, tout coûte cher, notamment le taux d’intérêt, c’est-à-dire le coût du crédit.

Risque-pays, taux d’intérêt et qualité de la gouvernance du pays

La cotation du risque-pays, déterminant significatif du niveau des taux d’intérêt des ressources financières prêtées à un Etat ou à ses ressortissants, est étroitement liée à l’appréciation par les marchés de la qualité du leadership et de la gouvernance d’un pays.

Par exemple, dans le rapport Doing Business 2019 de la Banque mondiale, qui mesure la facilité de faire des affaires dans différents pays, le Cameroun régresse de trois rangs, passant de 163ème à 166ème sur 190 pays dans le monde (40ème sur 43 en Afrique). Parmi les contraintes qui obèrent le plus l’environnement des affaires, et par ricochet la cotation du risque-pays, les dirigeants d’entreprises reviennent toujours sur la corruption qui a gangréné et compromis l’efficacité dans tous les autres secteurs, à l’instar du fonctionnement des infrastructures (allongement des délais et augmentation des coûts de production des services de transport), de l’accès aux financements, de l’administration fiscale, du système judiciaires, etc. Mais le mal absolu déterminant de tout le reste est la corruption dans la gouvernance des affaires publiques. La période d’incertitudes et de turbulences politiques, à laquelle est déjà confronté le Cameroun, ne contribuera qu’à l’aggraver. L’acquisition ou le développement d’actifs dans notre pays seront de plus en plus difficiles, voire coûteux le cas échéant, si cette transition n’est pas clarifiée.

Crise et tensions de trésorerie persistantes

L’enjeu réel d’une telle crise, comme on peut le voir dans le cas de certains pays européens aujourd’hui, est la perte de souveraineté et d’autonomie d’action d’un Etat.

La récurrence des tensions de trésorerie signale le malaise d’une économie qui ne génère pas suffisamment de revenus (richesses) pour honorer ses dépenses de fonctionnement et d’investissements, ainsi que celles liées à sa dette. En contraignant fortement les capacités d’intervention de l’Etat, la persistance de cette situation est susceptible de compromettre nos efforts pour une croissance vigoureuse et résiliente, créatrice d’emplois, inclusive. En contribuant au creusement des déficits budgétaires et de la balance des paiements, de telles difficultés conduiraient à l’insolvabilité de l’Etat, qui se retrouverait ainsi à la merci des créanciers.

Irresponsabilité, leadership et gouvernance laxistes, corruption et impunité

Cette situation est le résultat d’un leadership et d’une gouvernance laxistes, dont le trait marquant est que les décideurs de ces dettes n’encourent aucun risque personnel par rapport aux conséquences de leurs actes. Le risque de leurs décisions est toujours endossé de manière ultime par l’Etat, et en définitive, par les populations. Il en fut ainsi de ceux qui engagèrent, hier, des sommes colossales au nom de l’Etat dans la construction des éléphants blancs - telles entre autres la CELLUCAM, la SOCAME, la CERICAM, la CAMSUCO - comme ça l’est aujourd’hui pour des investissements similaires.

Quel legs pour les futures générations ?

Au rythme actuel des engagements de notre signature souveraine, le véritable risque est d’arriver à court terme à un rétrécissement de nos marges de manœuvre, à cause des difficultés de trésorerie résultant de l’accumulation de décisions financièrement inopportunes.

Les résultats obtenus sont, sans surprise, en cohérence avec le laxisme de la gouvernance des affaires publiques, et plus particulièrement la gestion de la dette publique, à travers : l’essoufflement de la dynamique de croissance ; l’environnement des affaires difficile, corrélé par la difficulté persistance à attirer les investissements directs étrangers ; la détérioration des finances publiques résultant des effets néfastes du rôle prépondérant de l’Etat dans l’allocation des ressources, attestée par l’aggravation des déficits internes et externes ; la faible modification de la structure de production et la faible diversification des échanges , qui restent marqués par une concentration des exportations sur une dizaine de produits bruts, avec une tendance très lente à l’industrialisation.

Si cette tendance n’est pas inversée, la persistance de ces évolutions contribuera à aggraver les déséquilibres macroéconomiques internes et externes, avec pour effet des incidences néfastes sur les conditions de vie des populations et, partant, sur la stabilité politique et sociale. On peut tromper les populations une fois, mais on n’arrivera pas à les tromper tout le temps. Le peuple camerounais est mûr et sait désormais, au-delà des effets de diversion du tribalisme, qui sont ses bourreaux.

 
Christian Penda Ekoka
— Président AGIR/ACT